• Mes écrits

     L'Indomptable Camille de Malaret     (Roman historique et biographique

       Editions Hugues de Queyssac

      /                                                                                                                       

     

     

     

    Mon année avec Pagnol / Essai

     

    Quelques mots de Nicolas Pagnol, petit-fils du célèbre académicien.

     

     « Je suis fan de mon grand-père, Marcel Pagnol, qui est décédé un an avant ma naissance, je le connais uniquement à travers les souvenirs de ma grand-mère, ceux de ses amis, les archives d’ici ou d’ailleurs et la correspondance que nous avons conservée. Je n’ai pas encore fait le tour du monstre sacré qu’il représente. Tous les jours, je le découvre davantage, il faut dire que dans la famille, il n’y a pas un culte autour de lui, c’était juste mon grand-père ». 

                                                                                                         Nicolas Pagnol    

                C’est au début du mois d’août 2011 que m’est venu le désir d’installer une correspondance fictive avec Marcel Pagnol, un soir où le chant des grillons m’avait presque clouée dehors. Cet auteur provençal, académicien, reste l’un des fabuleux écrivains qui m’ont donné l’envie de prendre la plume.

     

     Dimanche 11 septembre 2011

     

                 Si tu me voyais Marcel, je suis là, assise, je n’y crois pas, ils m’ont donné une médaille, à moi. Toi qui étais un roi, toi, Marcel, tu méritais des prix et tu en as eu, les Palmes Académiques, la Légion d’Honneur, une médaille, ce n’est au fond pas grand-chose à côté mais cela fait toujours tant plaisir quand le travail fourni est reconnu. Tu ne les as pas volés tes prix tiens ! Ne serait-ce que pour le bonheur qui nous emporte quand César gueule derrière son comptoir. Cet imbécile qui veut faire croire à tout le monde qu’il se fout que son fils ait mis les voiles. De qui parlais-tu quand tu as écrit ce dialogue, de qui étais-tu séparé à en crever ? Tu ne réponds pas, bien sûr, tant pis, tu me le diras quand je viendrai là-haut où les étoiles brillent même si on ne les a pas lustrées.     

             Au fait, Marcel, le monde s’est souvenu aujourd’hui, les Américains n’ont pas échappé à la bêtise humaine et au terrorisme, il y a 10 ans. Tu n’étais pas là alors je te le dis.

     

    Vendredi 7 octobre 2011

     

     

     C’est incroyable ce qui se passe dans la salle d’attente d’un médecin. Les conversations les plus extravagantes qu’il m’ait été donné d’entendre se trouvent dans l’antichambre des cabinets médicaux. Mon sens de la synthèse naturel me fait tout analyser et je dois te dire Marcel que certaines fois, je suis presque plus malade quand je sors.

              Il y a plusieurs sortes de personnes dans une salle d’attente, celles qui ne disent rien, qui te regardent comme si elles ne t’avaient jamais vu et bien souvent c’est le cas. D’autres te parlent tout de suite comme si tu les connaissais depuis toujours, bien souvent ce n’est pas le cas. Il y a les poseurs de questions, qu’ils te connaissent ou pas, tu as droit à un interrogatoire serré. À ce moment-là, tu souhaites que quelqu’un rentre dans la pièce pour qu’il devienne la proie de cet inspecteur de police improvisé. Il y a ceux qui ont si mal qu’ils ne peuvent attendre et veulent passer devant tout le monde, mais chacun tient à sa place, la garde, la gardera et la défendra coûte que coûte. Il y a ceux qui ont des enfants qui traînent par terre, j’ai du mal à m’indigner, les miens ont fait pareil, mais c’était les miens et je les AIME. Alors je m’indigne intérieurement et leur souris bêtement à la place de leur mettre une claque dans leur petite face de chérubin. Quand les enfants sont sages dans une salle d’attente, c’est qu’ils ont 40 de fièvre.

               Il y a ceux qui dorment, qui ronflent même, s’ils doivent passer avant toi, tu te mets à croire au miracle, et comme le dit la chanson « dors, petit homme à tout à l’heure, le docteur va t’offrir une chèvre grise… ». Là, quelqu’un se met à tousser et vlan ! Voilà l’autre qui émerge de nulle part juste quand le toubib ouvre la porte. Il te fait un grand sourire et toi tu as juste envie de l’entarter.

              Marcel, tu as dû connaître ça toi, à Marseille, il y avait bien des docteurs aussi, tiens au fait comment va le bon vieux docteur Félicien Venelle qui a assisté Fanny quand elle a mis au monde le petit Césariot ? Vous devez bien vous « marrer » là-haut.

     

     

    Nicolas Pagnol est le petit-fils de Marcel Pagnol et de Jacqueline Bouvier (célèbre Manon des Sources en 1953). Il a pris les rênes de la Compagnie Méditerranéenne des films, la CMF, créée par Marcel Pagnol en 1944. Il se considère comme un passeur «  je veux éclairer cette œuvre à partir de ses archives, en restaurant certains films inédits ».

     

     Mardi 13 décembre 2011

     

                On m’avait dit la tristesse infinie qui mange le creux du ventre à la mort d’une mère, maintenant je sais. Maman est partie le 4 décembre en fin d’après-midi alors que je lui avais tenu la main pendant près d’une heure. Elle s’est doucement laissée partir entourée des siens. La veille, les petits-enfants qui étaient sur place lui ont dit combien ils l’aimaient. « Ils sont venus, ils sont tous là, elle va mourir la mama » comme le chante si bien Charles Aznavour.

              Les moments insupportables se sont enchaînés les uns après les autres, le médecin qui te prévient que c’est la fin, les derniers moments, les souvenirs qui frappent à la porte et qui prennent toute la place, tant, que tu ne sais plus si tu dois manger, dormir et quand. Les autres flottent autour de toi comme des marionnettes, ils vivent dans un instant de vie parallèle.

              Dans un couloir, on te demande si tu as choisi les habits car la mort peut frapper pendant la nuit. Alors on prend ce qui passe par les mains, un pantalon beige, oh non, elle a horreur du beige, le rose, elle adore le rose, il n’y en a pas, le haut rose n’est pas remonté de la lingerie de la maison de retraite, enfin, sauvée, maman est venue à mon secours. Un pull bleu, un peu brillant qu’elle aimait bien et un pantalon dans les tons, merci maman, ouf, c’était limite. Et puis plus tard, la sonnerie du téléphone, c’est écrit « maison de retraite » sur mon portable, je sais ce que la voix de l’autre côté va me dire, je ne voudrais jamais répondre à cet appel, mais il faut affronter, alors je décroche. « Ça y est », me dit la voix de l’infirmière que j’ai quittée une heure plus tôt. Je ne réponds pas, mes larmes coulent, je suffoque un peu, je ne dis rien, je ne peux pas, et la voix continue « si vous voulez la voir, elle est dans sa chambre, on vous attend ». Ma gorge nouée ne peut dire que ça « on arrive ». Et là je prends la bourrasque en pleine figure, je revois maman, je sens sa main dans la mienne, j’entends sa respiration saccadée, je revois son front se tendre et se plier à chaque inspiration, je sais qu’elle n’a pas trop souffert, le médecin avait prévu, la morphine, la mort fine, sans douleur dit-on.

     

               Le reste, des pleurs, des pleurs continus qui ne cesseront leur fil rouge que hier, maintenant je pleure de temps en temps, quand je vois quelqu’un qui me parle d’elle, qui a des souvenirs avec elle, qui l’a aimée. Comment tu as dû souffrir à la mort de la tienne Marcel ! Tu étais si jeune, elle était si jeune !

     

     

     Dimanche 17 juin 2012

     

     Mais qu’allons-nous faire si loin de chez nous ? Du moins, en ce qui me concerne, les sentiers du Tarn. Ce doit être la même chose pour toi, Marcel, du côté d’Aubagne. J’ai emprunté aujourd’hui un sentier aimablement adapté pour les roues de mon vélo, et assez régulier, juste quelques légers faux plats. Nous arpentons ceux qui montent avec l’espoir convaincu de les redescendre dans une course folle et euphorique.

              Avant nos petites reines, ce chemin à travers champs, bois, ruisseaux et rivières, était emprunté par la Micheline. Ici, elle se faufilait pour rejoindre unes à unes les petites gares égarées sur son chemin répétitif et bruyant.

              On n’en voit rien, tout ce décor de carte postale, je t’assure, on n’en voit rien de la route nationale. Il suffit de décaler son cheminement d’une centaine de mètres pour saisir le miracle opérer et se demander si l’on n’a pas changé de pays.

               Que c’est beau de s’apercevoir que l’on vit dans l’un des plus beaux coins de France ! Je sais, je sais, je t’entends déjà, quel beau coin ? Non, le plus beau coin, ce sont les chemins escarpés qui montent jusqu’à la Treille, ce sont les sentiers arrosés de rosiers multicolores, semés de châteaux majestueux comme celui de la Buzine qui avait tant effrayé ta mère en son temps.

              Tu sais quoi, je pense que nous vivons dans les deux plus beaux coins de France. Ne nous attirons pas les foudres de la colère du lecteur, s’il y en a bien entendu, t’imagines s’il vit en Bretagne, au bords de la mer d’Iroise, dans la Baie de Cancale, le long des plages de Pornichet ou dans les forêts où règne encore la magie de Brocéliande ? Tu l’imagines celui qui amarre tous les jours son petit bateau de pêche dans le port de Saint-Tropez, devant les armées de façades couleur pastel ? Tu te vois lui dire, hé petit, viens voir la Treille, tu ne verras jamais rien d’aussi beau ! Non, la France est l’un des plus beaux pays du monde et ses quatre coins sont des havres de paix et de beauté. Toi à la Treille, moi ici, eux là-bas. Que nous avons de la chance de vivre ici !

     

    Mercredi 1er Août 2012

     

     

               Ça y est, Marcel, on attaque le mois d’août. Il y a tout juste un an, au mois d’août 2011, je commençais ce journal. J’avais débuté timidement, tu étais trop grand pour moi, comme si je n’osais pas venir déranger le génie qui dormait pour l’éternité, ce génie que tu es et que tu seras toujours. Alors, je vais continuer et à la fin du mois, je viendrai te dire au revoir, juste un au revoir, sans peine ni larmes, juste ne plus t’écrire, mais te sentir proche pour toujours, comme maman et tous les morts de la famille, à qui je parle tout le temps, je me demande même si quelquefois, je ne les ennuie pas un petit peu.

              L’été semble bien installé et ce soir je vais chercher papa pour le dîner. Il est si heureux de venir à la maison, et si heureux aussi de pouvoir encore vivre dans la sienne. Maman me pardonnera mais je vais le garder encore un peu avec nous, elle, après, elle l’aura pour toujours.

              Marcel, ces repas toi aussi que tu faisais avec tes parents, je me souviens d’une phrase que tu as écrite : « Depuis que nous avons la télévision à la maison, nous prenons nos repas tous du même côté de la table comme dans la Cène de Léonard de Vinci ». Elle est incroyable cette phrase car je suis sûre qu’elle parle à tous ceux qui ont vu le jour dans ces années-là. Qui n’a pas fait ça dans les premières années où la télévision s’est invitée dans les logis français ? Aujourd’hui, Marcel, tu le sais, il y a une télévision dans chaque pièce de la maison, en couleur en plus et écran plat. Enfin des trucs qui t’auraient scotché sur ta chaise à l’âge de 12 ans.

               Mais toi, tu as fait mieux que la télévision dans une cuisine, tu as mis tes films sur des bobines et tes images ont été vues par des milliers de gens, qui n’étaient pas forcément du même côté de l’écran, toi, Marcel, tu as fait du cinéma.

     

     Vendredi 31 août 2012

    Et bien, ça y est, Marcel, nous y sommes. Aujourd’hui, c’est la fin de notre conversation monologuée. C’est vrai que je discourais seule ici, mais tu étais là, et tout ce que je t’ai dit ou           écrit, comme chacun voudra, tu l’as entendu ou bien tu l’as lu, perché, là, juste derrière mon épaule, courbé sur mon clavier, me balançant une énergie de l’autre monde, celui qui est tout près, à un soupir d’amour, derrière le miroir.

     

               Que te dire ? Tant à dire, choisir, non, laisser aller encore une fois ma pensée vers toi, vers ce que tu es, vers ce que tu fus. Te dire que des tas de jeunes te découvrent encore aujourd’hui, qu’ils sont tant et tant à te suivre également dans les sentiers des collines. Que tes films ne mouront jamais, que des remakes, oui je sais, c’est un mot anglais, mais c’est celui qui correspond le mieux pour dire qu’un réalisateur se met en quête de refaire un film déjà sorti, mais à sa manière, c’est ce qu’avait fait Daniel Auteuil pour « La Femme du Boulanger » et c’est encore ce qu’il va faire pour ta trilogie. Bien sûr, les vieux films que tu as réalisés resteront immortels, ceux-là, ils appartiennent définitivement au public.

     

              Que t’avouer ? Un picotement dans mes yeux tout à coup, que tu es dans ma vie pour toujours même après le passage obligé, après les chrysanthèmes et la terre entassée. Que l’envie d’écrire, c’est toi qui me l’as donnée. J’en aurais trop à dire, bien trop à décortiquer, tu es un puit sans fond d’inspiration, de belles lettres et de bons mots.

              Un journal, c’est intime, et pourtant, celui-là, je voudrais tant qu’il soit partagé, qu’il soit lu par le plus grand nombre pour créer une empathie universelle pour l’homme que tu étais, le père, le fils, l’amoureux, l’écrivain, le cinéaste, l’académicien aussi, le petit garçon du Garlaban. Tu es mon héros, celui de générations passées et futures. Et ne vient surtout pas contester cette affirmation, je t’entends déjà, oh, non, je ne crois être un héros, avec cette voix calme et posée que tu prenais souvent dans les interviews.

     

              « La première qualité d’un héros, c’est d’être mort et enterré », c’est toi l’as dit, alors tu vois, aucune protestation possible, tu remplis les deux conditions, tu es mort et tu es enterré. Quelle connerie tout ça !

     

              Nous en rediscuterons plus tard…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     "In Extremis"

    Editions du Parc des étangs de Mortagne

     

    Le vivier infernal

     

     

    -Depuis quand sommes-nous ici à croupir dans ce trou ?

    -Ne te plains pas, moi, cela fait huit jours.

    -Tu les entends ces deux, ils sont pressés comme des lavements, on n’est pas bien ici, t’en penses quoi, toi ?

    -Rien, mais j’en ai marre de cet endroit, nous sommes trop serrés, il y a des fois où j’ai l’impression de voler tant les autres me soulèvent du sol.

    -Tu parles d’un sol, des sables mouvants, tu veux dire.

    -Appelle cet endroit comme tu veux mais moi, je n’ai qu’une envie, partir.

    -Et partir où ?

    -J’en sais rien.

    -Et bien alors, tais-toi !

    -Non, mais tu te prends pour mon père ?

    -Baliverne, ici, personne ne sait qui est qui, le père, le fils et même, pourquoi pas, le saint-esprit.

               Le silence revint pour quelques instants. Puis, le brouhaha s’emballa à nouveau.

    -C’est pour ce soir.

    -Quoi donc ?

    -L’évasion, tiens pardi !

    -On m’a dit ça hier.

    -Ce soir, c’est bon, je le sens, je te dis.

    -Ah bon ! Tu as un sixième sens, toi, de quelle origine es-tu pour vouloir t’imposer ici ?

    -Peut-être arabe.

    -Et ça te donne la science infuse, d’être arabe.

    -Je ne suis pas sûr de l’être, mais j’ai une bonne chance.

    -Et moi, pourquoi je ne serais pas russe ?

    -Ne plaisante pas, c’est possible aussi, un ancêtre vient d’un pays de l’Est, la Prusse, je crois.

    -Et d’où tu sors ça ?

    -DU CAL…ME ! On veut dormir ici, hurle-t-on de l’autre côté.

    -Ouais, c’est ça, dors, tu vas voir ta tronche quand tu vas devenir de la chair à canon.

    -Je n’attends que ça.

    -Parce que tu crois que c’est le nirvana ?

    -Ce ne peut être pire qu’ici.

    -Tu n’es pas en pool position, tu le sais ?

    -Oui, je sais mais quelquefois, il y a plusieurs courses dans la soirée, je vais essayer de bien me placer cette fois, hier, j’ai raté de si peu.

    -Ouais, c’est ça, rêve !

     

              Un long silence s’imposa. Tout ce petit monde se préparait pour la nuit, pour ne pas ressasser sans arrêt le pourquoi de cet enfermement inexpliqué. Certains sont des durs à cuire. Ils ne sont pas décidés à se taire, le dynamisme qui les anime est plus fort que quelques bâillements intempestifs.

     

    -Et moi…

    -Chut !

     

               Quelques petits cris ici et là et enfin, le vrai silence.

     

    2ème partie (extrait)

     Sauver sa peau

     

     

      -Ne me lâche pas, s’il te plaît, hurlai-je  à Tom, me soudant à lui telle une liane à un géant amazonien.

    -Ça va durer longtemps, me crie Tom, le corps complètement oblique tant la force qui nous transportait était extrême.

     

                 Nous volions dans une espèce de fantaisie burlesque, nous ne sentions rien de concret, nous étions, enfin moi je l’étais, incapable d’agir d’une manière ou d’une autre sur notre propre destin. Devant nous et derrière nous, des groupuscules s’activaient à la même tâche. Certains hurlaient, d’autres passaient devant nous arborant un air hagard, comme foudroyés par cette accélération soudaine au sein de leur courte existence.

     

                 Je me sentais de plus en plus mal, j’avais du mal à respirer, j’avais l’impression que l’air devenait étouffant, je ressentais comme des petits picotements désagréables.

    -Ça va, Tom ? Criai-je dans un tintamarre infernal.

    -Non, j’ai mal partout, halète-t-il avec une emprise qui faiblissait.

                 À ce moment-là, je crus vraiment le perdre.

    -Regarde, me crie-t-il, m’obligeant à me pencher vers le bas.

    -Je ne peux pas, j’ai le vertige.

    -Regarde, insiste-t-il, on dirait qu’ils ne peuvent pas nous suivre.

     

                        Je réunis tout mon courage et regardai enfin en bas, déjà, pensai-je, nous avions déjà parcouru tout ce chemin. Un groupe gisait au fond, les uns dans les autres comme englués, je n’y comprenais rien. D’autres étaient accrochés, sans vie, sur les bords, on aurait dit des guirlandes, mais des guirlandes tristes, qui ne brillaient pas, des guirlandes de morts.

                      Je me sentais de plus en plus mal, je venais de réaliser que j’étais, que nous étions en train de mourir. Tom n’était plus que l’ombre de lui-même, il ne me regardait plus. Tout devint flou, je ne distinguais presque plus rien. Le peu que je voyais me renvoyait des images inertes de mes confrères et consoeurs, puisqu’il y avait des filles aussi. L’air me manqua, ça y est, me dis-je, j’y suis, je meurs.

     

    -Henri !

               On m’appelait, une voix m’appelait, j’ai cru reconnaître Tom.

    -C’est toi Tom ? Lui fis-je écho.

    -C’est moi, on a réussi, l’air est déjà plus respirable ici, on est passé, je ne sais quoi, mais on l’a surmonté.

     

               Je n’osais lui faire de la peine, mais il n’était plus le même, j’ai cru même qu’il devenait zinzin.

     

     

    3ème partie (extrait)

     

    Symbiose solitaire

     

     

                   C’est sûr, cette fois, j’y suis  j’y reste.

     

                   J’entamais un chapitre de ma destinée qui prenait un aspect bien plus tempéré, si je la comparais, bien entendu, avec les aléas que mon corps avait eu à subir jusqu’ici.

     

                  Le forage que j’entrepris au tout début me fatigua sévèrement. Je me surpris à envoyer des espèces de tentacules dans mon lit douillet pour les y encastrer. Pourquoi devais-je m’accrocher à ce point à cet amas de chair étrangère ? Une interrogation parmi tant d’autres à laquelle, comme aux autres d’ailleurs, je n’eus jamais le balbutiement d’une réponse. Le bien-être qui s’ensuivit me conforta dans l’idée que cela avait été nécessaire à ma survie. Une nourriture venue d’ailleurs me soulagea, je ne savais pas encore que son nom était O, Madame ou Monsieur O vint changer ma vie.

     

                    Plus rien ne fut pareil à partir de ce moment-là, je me préparais à évoluer en quelque chose que je ne connaissais pas. Je sentais autour de moi, j’humais l’ambiance si sereine, malgré les bruits répétitifs et familiers qui désormais ne s’arrêtaient plus, boum boum ! Boum boum !

     

     

               Dans ce calme olympien, je n’eus plus qu’à me laisser porter. Ce que je fis durant une éternité.

                

                 Les divers changements qui s’effectuèrent en moi et autour de moi durèrent si longtemps que j’aurais pu, si j’avais eu à ma disposition un support quelconque, les mettre en évidence, ne serait-ce que pour celui ou celle qui se retrouverait un jour dans la même situation, afin qu’il ou elle comprenne cette étrange et incroyable métamorphose.

     

                  Dans les premiers temps, un morceau de moi-même se développa plus vite que les autres et devint même presque encombrant. Une boule énorme qui m’obligeait à me pencher vers l’avant. Quant à mon arrière-train, il s’affina me donnant presque l’apparence d’un reptile. Je prenais peur parfois, mais comme je ne souffrais pas physiquement, je finis par accepter cette évolution. En fait, je n’avais d’autre choix que de subir.

     

                   Mais revenons au présent.

     

                    Le plus difficile à supporter est la solitude. J’ai connu un tel brouhaha dans les premiers temps, tant de discussions fusant tout azimut, tant de différences, d’indifférences et tant d’amitiés. L’acceptation de la perte de Tom est longue à venir, viendra-t-elle même un jour ? Je n’en sais rien, à vrai dire. Je sens en permanence son petit corps accroché au mien comme une liane. Je sens encore la douceur de sa peau quand il me lâcha définitivement. Le vide, le froid, la déchirure, l’abîme et le manque, je ne l’appelle plus, il ne reviendra plus, il n’est plus.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Elsa Z, tant à raconter...

    Editions Dédicaces

    J’ai rencontré Elsa Zilberbogen le 24 juin 1991 sur le quai de la gare de Mazamet (Tarn, France). J’étais venue là pour un reportage parmi tant d’autres. Une Juive Polonaise revenait sur les lieux où elle avait été cachée pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cela aurait pu se terminer après mon interview et le passage de l’article dans la presse.
    Ce fut un coup de foudre amical, une puissance qui m’envahit si fortement que plus jamais elle ne me lâchât. Je la rencontrai deux fois et elle repartit au Canada où elle vivait depuis des années. Nous nous sommes écrits, puis un jour, elle m’a proposé de raconter son histoire. Trop loin, elle ne put se déplacer et pour des raisons familiales, moi non plus. Les années ont passé. Les courriers continuèrent. J’ai écrit quelques pages et puis plus rien. Le tourbillon de la vie nous a entraînées chacune de notre côté. Mais je savais au fond de moi que j’avais cette histoire à raconter, qu’elle dormait quelque part dans ma mémoire et qu’il faudrait bien qu’elle finisse par sortir un jour.
    Il y a un an, je pris ma décision, une force m’y poussait. Je commençai alors des recherches afin de la retrouver par tous les moyens. C’est ainsi que, par un simple message sur mon ordinateur, j’appris qu’elle n’était plus. Au chagrin s’ensuivit une envie très forte de me lancer enfin dans ce projet qui nous tenait tant à coeur toutes les deux, et ce, depuis tant d’années.
    Aidée dans ma tâche par certaines de ses amies françaises et de nombreuses associations axées sur la Shoah, je réunissais la plupart des morceaux du puzzle qui constituaient son existence de Varsovie au Canada, en passant bien sûr par la France. C’est en cours d’écriture que j’eus le bonheur de recevoir un e-mail de Cécile, la petite sœur d’Elsa, vivant au Canada, qui m’a aidée au long de l’élaboration de ce roman, avec ses souvenirs. Une amie d’université, Marianne, m’a aussi donné des détails sur la vie d’Elsa. Elles sont tombées toutes les deux sur moi, par hasard, mais était-ce vraiment le hasard ?
    Mon seul regret, Elsa ne lira jamais ce livre, mais à chaque mot, à chaque phrase, je l’ai sentie près de moi. Une enfance brisée et un certain orgueil à relever la tête, voilà à travers Elsa Zilberbogen, les terribles épreuves que connurent de nombreux enfants juifs durant cette période de notre histoire : la Seconde Guerre Mondiale.
    L’auteur

    "La petite fille est de dos. Les yeux bleus de Martin ne détaillent que la chevelure, d’une blondeur de blé, comme seule la nature en pourvoit les enfants. Les boucles virevoltent, à gauche, puis à droite, laissant de temps en temps découvrir la petite nuque blanche d’Elzbieta.

    Les rires se confondent, cascades mélodieuses, subissant soudain de légers soubresauts. Les voilà partis, gambadant dans la plaine que le soleil inonde. L’été les enveloppe de sa douce chaleur, de sa moiteur aussi dont il charge les êtres, subterfuge malin qui rafraîchit leurs corps. Voilà que les cheveux lui collent au visage, de sa petite main, tout aussi humide, elle tente d’un revers de les diriger vers leur place initiale. En vain, elle abandonne, pour courir à nouveau, bravant ce voile doux qui lui cache la vue. Elle ne tombe pas, elle est bien plus tenace, ce n’est pas cela qui va la ralentir. 

    Quand Martin la rejoint, la petite fille émet des petits souffles hachés et répétés. Les mains sur les hanches, la tête baissée sur son ventre, elle hasarde un regard vers ce gaillard qui la suit partout. Ne serait-il pas amoureux ? Se dit-elle.

    Amoureux, quelle idée ! Les enfants ne sont pas amoureux, ils sont attirés comme des mouches par ceux qui pensent comme eux, qui vivent comme eux, qui aiment les mêmes choses qu’eux. Il n’y a que les « grandes personnes » qui pensent que les enfants sont amoureux, peut-être parce qu’eux ne le sont pas si souvent, ou du moins pas autant qu’ils le voudraient.

    Non, Martin n’est pas amoureux d’Elzbieta, et même s’il l’était, la belle affaire ! Elzbieta est son ombre, sa pensée secrète, son recours quand tout va mal, si cela ressemble de près ou de loin à l’amour, alors oui, il est amoureux.

    L’été passé, les jours raccourcirent tout doucement.  Elisabeth, depuis la nouvelle rentrée scolaire, est élève dans la classe de Mademoiselle Maraval. Elle est si douce, elle lui dit « tu ». Elle lui a témoigné tant d’égards aux heures sombres, même si elle n’était pas son élève. Elisabeth est bien décidée à lui faire honneur. Elle va être la première de la classe, du moins, elle va essayer. Habitée de ses meilleures intentions, elle prend place à côté de Mimi (Marie-Thérèse). Elle sort ses crayons, dans une minute, la distribution de cahiers va avoir lieu, il y en aura deux, peut-être trois, qui sait ? Jamais Elisabeth ne s’était sentie aussi heureuse depuis tant d’années. L’année de ses onze ans sera peut-être la bonne, celle de la victoire et d’un nouveau départ.                   

    Un pas en avant serait le bienvenu, certes du côté des hostilités, un pas en avant sur la vie, l’espoir, un pas aussi en avant pour le corps d’Elisabeth qui devient femme peu à peu, mais a-t-elle été enfant ? Que restera-t-il de beau, d’enfantin dans son passé ? Elisabeth a toujours été grande, elle a l’impression de vivre depuis mille ans, tant d’évènements ont eu lieu, les quelques rares bons souvenirs s’étiolent, alors elle s’y rattache quelquefois, pour ne pas les perdre tout à fait. 

    -Est-ce que je pourrai un jour reprendre mon vrai prénom, Madame ?

    -Je ne sais pas, c’est toi qui décideras, mais si tu continues à vivre ici, tes nouveaux papiers d’identité seront français, et ce n’est pas si mal que ça, Elisabeth.

    Mademoiselle Maraval crut déceler une ombre de tristesse sur le doux visage de son élève.

    -Tu veux revenir en Pologne ?

    -Non, enfin oui, je veux retrouver…mon père, il est resté là-bas, il faudra aller le retrouver et nous vivrons à Varsovie.

    -Tu sais ce qui s’est passé à Varsovie, la ville n’a plus rien à voir avec celle de tes souvenirs, tout est à reconstruire, ta vie est peut-être ici à présent.

    -Il faut que nous retrouvions mon père, Milly, mes petits cousins, et Boumama aussi.

    -Cette Fameuse Boumama, ta grand-mère, à qui tu brossais les cheveux au camp pour passer le temps. Mademoiselle Maraval regarde la fillette, plutôt cette petite femme devant elle, prête à conquérir le monde pour retrouver les siens… Peut-être que tu la reverras, je te le souhaite, mon enfant, ma chère enfant. Elle serre cette petite contre sa poitrine, cette petite âme meurtrie, cette petite tête pleine de tristesse et de nostalgie, elle pleure doucement, les deux cœurs ne font plus qu’un, quel doux moment, pense Elisabeth.

    Le lendemain, c’était dimanche, le 30 juin, la messe à Notre Dame fit resurgir pour l’enfant juive une drôle de sensation. Les murs lui semblaient plus petits, tout lui semblait plus petit, si petit même, qu’elle se demandait pourquoi elle en fut si effrayée à l’époque. L’Hôtel, qui lui paraissait une place, devenait un petit carré d’où s’élevait une sorte de sérénité, qu’elle n’avait pas senti alors, un calme, le poids des autorités n’étant plus là, elle respirait cette plénitude, elle repensait encore à sa mère.

    Madame Durand-Riols, ce nom à lui tout seul signifie le don de soi, l’altruisme le plus total, la main tendue, sans que cela ne soit perçu comme un acte d’héroïsme. Commerçante à Lacaune (Tarn), elle demeure l’une des figures de la Résistance les plus considérées dans la montagne tarnaise. Elsa ne pouvait ignorer le rôle primordial qu’avaient joué cette résistance et son mari tout au long des pires années de l’occupation. Accompagnée de ses fidèles amis, Elsa remonte en voiture les routes sinueuses menant dans ce village sur les hauteurs du Tarn. Voir Madame Riols, pour Elsa, signifie se trouver en face d’une sorte de sauveur, d’un monument. Ce n’est pas elle, à proprement dit, que cette femme hors du commun a sauvée des griffes de l’ennemi. Ce faisant, par elle, Elsa approche tous les Justes, tous ceux qui ont risqué leur vie sans penser, sans réfléchir, seulement pour sauver un bout d’humanité.

    Dix ans ont passé, je n’ai toujours pas de nouvelles. Puis, via Internet, j’effectue des recherches sur Elsa afin de découvrir si je peux en savoir plus, si elle est toujours là, quelque part. J’apprends, entre autre, qu’elle est membre de plusieurs associations, dont L’Association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France, basée à Paris et présidée par Maître Serge Klarsfeld. Celui-ci, depuis des années, au côté de son épouse Beate, lutte pour rechercher les anciens nazis et aussi pour la mémoire de la Shoah. J’apprends aussi qu’elle milite contre la torture (Nonviolent Peaceforce Canada) et contre la guerre. Lors d’une réunion à Ottawa, elle n’hésite pas à prendre la parole pour donner son témoignage « je n’ai pas choisi mon origine, j’ai été persécutée parce que j’étais juive, je n’ai jamais oublié la séparation d’avec mes parents et la famille et aussi la faim dans les camps et tout le reste, je n’avais rien fait pour mériter ça. Donc pour moi, j’ai survécu et c’est pour la paix et non pour la guerre ». 

    Ainsi, je recommençai à espérer, je retrouvai sa trace…

    Et puis un jour, je reçois la nouvelle en pleine figure. Des personnes la connaissant m’apprennent sa mort depuis 2003. Cela faisait sept ans qu’elle n’était plus et je n’en avais jamais rien su. La peine passée, une rage d’écrire s’empare alors de moi. Je me fais un devoir d’écrire enfin, presque vingt ans plus tard, la vie de cette femme exceptionnelle, cette incroyable amie, cette confidente, cette enfant perdue.

    Je m’y attelle alors avec une fougue et une énergie sans mesure. Je réunis des tas de documents, ainsi que les confidences qu’elle m’a confiées, tous les témoignages de ses amies. Je reprends mon bâton de journaliste pour faire des enquêtes, retrouver les gens qui l’ont connue, notamment sur Mazamet. De nombreuses personnes m’aident à reconstruire le puzzle de son parcours. Puis, deux petits « miracles » se produisent. Cécile, sa sœur, puis Marianne, son amie d’université, arrivent de nulle part en pleine écriture par la magie du web et me fournissent de précieux renseignements.

    Un travail de plus d’un an, une impression du devoir accompli, soulagée, et pourtant si peinée qu’Elsa ne puisse pas lire, ne puisse pas participer à ce rêve auquel elle avait tant aspiré. J’aurai toujours au fond de moi le regret de ne pas l’avoir réalisé plus tôt. Mais où qu’elle soit, Elsa est toujours parmi nous, elle a dorénavant toute l’éternité pour lire son histoire."

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Des Femmes, des vies, des âmes...les anges meurent aussi.

    "Des femmes, des vies, des âmes" Chapitre 1 (extrait) :

     

    "Tout près du quartier de Montmartre, un amas de maisons lacérées par des rues étroites d'où montaient les effluves nauséabondes des égouts et de détritus divers. Ce n'était pas le lieu idéal pour couler des jours heureux. Bien que mitoyenne des autres demeures alentour, la maison des Mulis possédait une petite dépendance. Ce n'était pas grand-chose, mais suffisamment pour que Paul pût respirer un peu après le travail et surtout s'adonner à son passe-temps favori : le jardinage.

     

    "Des femmes, des vies, des âmes" Chapitre 8 (extrait) :

     

    Emmitouflée jusqu’aux oreilles, l’allure encore svelte malgré ses trois mois de grossesse, Henriette participait à la bataille de boules de neige qui faisait rage à l’extérieur.

     

    -« Si c’est pas malheureux, elle va attraper un mauvais froid, dans son état, est-il possible d’être aussi inconsciente ? Se lamentait Paul, le nez collé à la fenêtre, le corps réchauffé par le feu de cheminée qui enveloppait la pièce de sa douceur réconfortante.

     

    -« Arrête de parler tout seul, tu répapis* sans cesse, on dirait un vieux, heureusement que tu ne parles pas patois comme moi », l’humour de Jean ne faisait en rien rire Paul, surtout quand il enfonçait le clou en se moquant ouvertement de son ami

     

    -« Ha ! Je t’imagine, tiens, parlant tout seul en patois avec ton accent parisien, qui d’ailleurs est devenu un accent inconnu de nulle part ».

     

    "Des femmes, des vies , des âmes" Chapitre 12 (extrait) :

     

    Malgré la pluie battante qui lui fouettait le visage, Mathilde, ma mère, ne ralentissait pas le mouvement de ses pas. Un toit avancé de garage aurait pu l’abriter quelques minutes, le temps de se ressaisir, mais non, elle accéléra la cadence pour se réfugier, toute trempée, dans le magasin des Jacomet. Là, telle un canard, elle fit tomber les gouttes de pluie, parsemant ses vêtements de mille petits diamants étincelants, puis, elle posa son cabas par terre et commença à discuter. Une vraie pie ma mère, et voilà que j’ai vu ci, et voilà que j’ai entendu dire ça, et vous, qu’en pensez-vous ? Des vraies commères de quartiers ces deux-là, j’entends, bien sûr, la Mathilde et l’Henriette, qui, malgré leur différence d’âge, s’entendaient à merveille sur un point, les papotages. Mais ce jour-là, ma mère perçut autre chose chez Henriette. Cette dernière semblait un peu ailleurs, comme préoccupée. Elle décida de ne rien dire et partit subrepticement, l’impression qu’un problème tourmentait Henriette Jacomet. Le sixième sens de ma mère avait vu juste. Dès le lendemain, elle apprit que le commerce était en vente. Les Jacomet quittaient la région, ils partaient, personne ne savait où, ni pourquoi.

     

     

    "Des femmes, des vies , des âmes" Chapitre 14 (extrait) :

     

     

    1974, l’année d’avant, celle qui précède le chaos, où personne ne pouvait imaginer ce qui allait se passer.

     

    Le plus gros de l’hiver écoulé, les bourgeons, les Camélias en fleurs, les corps qui commencent à se dénuder, un vent de printemps qui souffle sur le village, annoncent la saison nouvelle. La vie reprend.

     

    Comme sortis d’une hibernation trop longue, les habitants envahissent les rues, les jardins, les magasins, la fourmilière se réveille. C’est dans cette atmosphère de renaissance que l’amour vint me chercher, mes premiers émois, les vrais, les premiers baisers sur la bouche, ceux qui donnent des frissons. Fini d’imaginer, seule dans sa chambre le doux contact d’un garçon contre soi, ça y est ! Je sais, et comme c’est bon ! Mon Dieu ! Et dire que j’ai toute la vie devant moi, je me noie dans un océan de bonheur et de bien-être. La vie m’appartient, l’avenir est à moi. Dans ces moments-là, je me fous de ce que pensent les autres, mes amies, mes parents, les amis de mes parents, je me fous de tout, j’existe, je suis vivante et j’ai quatorze ans.

     

    ...

     

    C’est comme un automate que je regardais ma mère qui venait de pénétrer dans le magasin, le visage gonflé par les larmes. Connaissant ma mère qui ne montrait jamais ce qu’elle ressentait, je compris immédiatement que c’était très grave. Jamais je ne l’avais vu avec un tel visage, défiguré par les larmes. Je sus tout de suite. Une intuition féminine, une peur extrême qui vous noue les tripes et qui vous empêche presque de respirer. Ma gorge devint sèche, très sèche, je me mis à trembler, j’avais froid, j’aurais voulu être ailleurs, loin, loin de cette vérité qu’il me fallait affronter et dont je ne voulais pas.

     

    -« Il est mort, c’est ça, dis-le, hurlais-je en agrippant le gilet de ma mère jusqu’à le déchirer, dis -e moi, dis-le » Je titubais, mon père tenta de me rattraper. C’est à terre, étendue sur la dalle en ciment du magasin, que je reçus le coup fatal.

     

    -« Calme-toi ! Articulait-elle, me pressant contre sa poitrine, la chaleur de sa peau, je mis enfouie comme pour trouver un peu de paix. Elle me parla comme à un petit enfant, me gardant contre sa chair tiède

     

    -« Il est mort pendant son transport à l’hôpital », me dit-elle calmement. Je me remis à hurler de plus belle, pour m’avachir enfin, sans vie, comme un pantin désarticulé.

     


     

      


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